Figures : Rudolf Duala Manga Bell, la résistance à l’impérialisme

Roland Tsapi

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Aux premières heures de la pénétration impérialiste au Cameroun, les chefs indigènes ne se sont pas laissé facilement faire. Cas pratique d’un jeune chef Douala, exécuté par pendaison à 41 ans pour avoir résisté au colon allemand

A l’issue de la Conférence de Berlin qui prit fin le 26 février 1885, les pays Occidentaux colonialistes se sentirent plus fort pour annexer le reste du continent africain, et surtout mieux armés avec la charte de l’impérialisme pour briser la résistance là où elle pouvait se trouver. C’est qu’en effet, les territoires conquis avant  cette rencontre ne l’avaient pas été sans résistance. Il s’était à chaque fois trouvé des peuples et des chefs indigènes pour s’opposer à l’installation du colon, ce fut le cas au Cameroun de Rudolph Duala Manga Bell.

Quand les Allemand arrivèrent au Cameroun en 1884, c’est son grand père,  le roi Ndoumbé Lobe Bell (King Bell), qui règne sur la côte. Ce dernier, avec d’autres chefs Duala, dont Dicka MPondo avaient signé un traité de protection qui plaçait le Cameroun sous protectorat allemand, même comme certains historiens affirment aujourd’hui que ce traité avait été rédigé par le Allemands mais n’avait jamais été signé par la partie camerounaise. Toujours est-t-il que pendant que Rudolph Duala Manga Bell né le 24 avril 1873 grandissait, c’est avec ce document que les Allemands administraient la ville de Douala qu’ils avaient rebaptisé Kamerunstadt.

Période d’observation

En 1891, à l’âge de 19 ans, après avoir fait son école primaire et une partie du secondaire à Douala, Duala Manga est envoyé en Allemagne pour y continuer ses études. Il s’inscrit au lycée d’Aalen puis à l’Université de Bonn où il apprend le droit. A 23 ans il a achevé ses études, et rentre au pays en 1896. Son grand père Ndoumbe Lobe meurt un an plus tard en 1897, et son père  Manga Ndoumbé devient le chef supérieur des Bell (5ème de la dynastie). Entre temps il épouse une jeune femme métisse, Engome Dayas de père anglais. Evoluant dans la cour royale où ses études sont d’un apport précieux, il observe l’évolution politique et le traitement souvent réservé aux autorités traditionnelles lors des rencontres, ce qui ne le laisse pas indifférent.

En 1902, il repart en Allemagne où il rencontra à Berlin le directeur du département des colonies du ministère des Affaires étrangères, Oscar Wilhelm Stübel. Des entretiens avec ce dernier lui permettent de mieux comprendre la structure de l’administration coloniale allemande, Dans l’intervalle, toujours en 1902, Kamerunstadt a repris son appellation originelle et redevient Douala, éponyme d’Ewale fondateur de la ville, au même moment où la capitale est déplacée à Buéa, où les allemands pensent trouver un climat froid comme celui de l’Europe.

Le refus de se taire

En 1905, il écrivit avec le roi Akwa Bonambela et 26 autres chefs de peuple camerounais, une lettre ouverte au Reichstag allemand. Il se plaint de poursuites judiciaires intentées par le gouverneur Jesko Von Puttkamer, d’expropriation, de démolition de maisons non autorisées, de travaux forcés sans salaire, d’arrestations arbitraires et de peines excessives, ainsi que de traitements humiliants infligés aux dirigeants camerounais. Il demande sans succès la révocation du gouverneur, qui quittera ses fonctions en 1907, à la fin de sa mission. En 1908, suite à la mort de son père, Rudolf Douala Manga est intronisé chef supérieur du clan des Bell qui regroupe les Bonamandone, Bonapriso, Bonadoumbé, tous propriétaires et habitants du plateau Joss à Douala. Il est alors âgé de 35 ans.

Il prend les rênes du pouvoir traditionnel juste au moment où les Allemands ont conçu un nouveau plan d’urbanisation de la ville. Ce plan est dévoilé en 1910 par  Théodore Seitz, le nouveau gouverneur allemand au Cameroun. Le projet, baptisé  « Gross Duala » prévoit de faire de la ville, l’un des plus grands ports d’Afrique. Pour cela, le gouverneur Seitz  entend exproprier les Duala de leurs lieux d’habitation traditionnels qui doit devenir la ville européenne. De nouveaux lotissements (New Bell, New Akwa, New Deido) seront aménagés à l’arrière du pays pour les autochtones selon le nouveau plan d’urbanisation. Ces nouveaux lotissements seront séparés de la ville Européenne par un no man’s land de un kilomètre de large.

Mais Rudolf Duala Manga n’entend  pas cela de ses  oreilles. Il va s’opposer énergiquement à ce projet qu’il qualifie de « projet d’apartheid ». Il défend son peuple en adressant des pétitions au gouvernement allemand et au Reichstag. Ses prises de positions lui attirent bien sûr les ennuis de la part du colon, et il devient indésirable en Allemagne. En 1912 il envoie son secrétaire, Adolf Ngosso Din à Berlin pour contacter l’opposition allemande et les missions chrétiennes, et faire appel à un avocat de Berlin.

La répression

L’Allemagne le soupçonne d’ailleurs d’avoir pris langue avec ses beaux-frères anglais et les Français pour organiser la résistance, et le relève de ses fonctions de chef supérieur le 4 Août 1913. Cette mesure lui fait perdre juste sa pension annuelle de 3000 Marks la monnaie allemande, mais son autorité traditionnelle reste intacte, il ne renonce pas non plus à son opposition au projet allemand. Il entre  en  contact avec d’autres chefs à l’intérieur du pays, à qui il demande du soutien. Les chefs de Yabassi, Yaoundé, Dschang, Banyo, Ngaoundéré, Bali, Baham et le roi des Bamoun sont ainsi sollicités. Mis au courant de la démarche, le Secrétaire d’Etat allemand aux colonies ordonne l’arrestation du chef des Bell. Il se refugia à Baréhock chez son cousin et meilleur ami Roi Ekandjoum Joseph, qui  revendiquait lui aussi les droits de son royaume et son peuple du Moungo.

Mais le 10 mai 1914, il est arrêté à Douala et inculpé de haute trahison. Son secrétaire Ngosso Din est aussi interpellé 5 jours plus tard en Allemagne et ramené au Cameroun,  une chasse à l’homme est également lancée contre les partisans de Rudolph Douala Manga Bell et de Ngosso Din. Leurs proches parents sont tous arrêtés en juillet 1914. Un mois plus tard, Le 8 août 1914,  c’est avec émoi que les habitants de la ville de Douala, assistent vers 17 heures à l’exécution par pendaison de leur roi, Rudolf Manga Bell, et de son secrétaire, Adolf Ngosso Din, sur le parvis du tribunal.

Prémonition

Avant de mourir, comme Jésus sur la croix, Rudolph aurait lancé ces mots en allemand à ses bourreaux :“C’est un innocent que vous pendez. C’est en pure perte que vous m’exécutez. Maudits soient les Allemands! Vous ne posséderez jamais le Cameroun.” » D’après un article du Courrier international du 06 septembre  2019,  Manga Bell est mort la tête haute, et les colons ont laissé sa dépouille suspendue à la potence trois jours durant, en guise d’avertissement. Du temps a passé, le pays d’Angela Merkel semble avoir reconnu ses erreurs, car Berlin a décidé cette année 2019 de donner à une rue du “quartier africain” de la capitale le nom de ce héros de la liberté. Et comme l’avait prédit le combattant de la liberté, l’Allemagne perdra la main sur le Cameroun 4 ans plus tard, en 1918, à la fin de la première guerre mondiale. La Société des nations (Sdn) nouvellement mise sur pied place le pays  sous la double tutelle française et anglaise, lesquelles puissances qui,  en application de la charte de l’impérialisme ont fait leur chasse gardée, sur laquelle elles gardent encore leurs mains invisibles

Roland TSAPI

 

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