Gouvernance locale : autochtonie et graine de tribalisme (2)

Roland Tsapi

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Une loi contre le tribalisme a été adopté le 28 novembre 2019 à l’Assemblée nationale, ce qui n’a pas empêché que le projet de sur la décentralisation à l’ordre du jour de la session extraordinaire ouverte le 13 décembre comporte encore les germes du rejet tribal

Dans des villes comme Douala, Yaoundé, Nkongsamba, Bafoussam, Garoua, Sangmélima, Edéa, ou toutes les autres villes du Cameroun, qui est autochtone, et qui ne l‘est pas ? Déjà il faut retourner à la définition initiale du mot, pour comprendre que selon le dictionnaire Larousse, « autochtone » veut dire originaire du pays où l’on habite, là où les ancêtres ont vécu. Il faut également préciser que le contraire ou l’opposé d’ « autochtone » est « étranger ou immigré », et non « allogène », qui qualifie celui qui est né ailleurs que là où il se trouve. Dans la science qui étudie les minerais, on appelle allogène  un minéral qui n’a pas pris naissance dans la roche où elle se trouve. Suivant cette définition, tous ceux qui sont nés dans une ville sont les autochtones de cette ville. Là  c’est pour simplifier les choses, car d’après les normes des Nations Unis, auxquelles le Cameroun est soumis comme membre, il existe des critères qui aujourd’hui permettent de qualifier un peuple d’autochtone, et aucune ethnie ou tribu dans les villes ne se retrouve dans ces critères, dont l’un est la menace de disparition.

Cohabitation

Dans les mouvements migratoires ou l’exode rural au Cameroun, aucun peuple ne s’est installé dans une région, une ville et est devenu dominant sur les peuples trouvés sur place, et constituant une menace au sens des Nations Unis. Dans aucune ville au Cameroun n’existe une école, un restaurant, un dispensaire ou autre infrastructure publique ou privé construite par des peuples immigrés qui leurs sont exclusivement réservés, et interdits au peuples locaux. Aucune culture n’est menacée d’extinction dans une ville au Cameroun du fait de la présence d’un peuple déplacé et dit majoritaire.

Si la notion a cependant pris corps aujourd’hui et alimente les débats, c’est simplement dû à des évolutions sociologiques,  à des glissements de sens et à des analogies, qui ont nourrit un repli identitaire guidé par des revendications des parcelles de pouvoir, économique ou politique. Surtout, le phénomène a pris de l’ampleur à partir du moment où une fonction politique n’est plus perçu comme une position à partir de laquelle on est service du peuple, mais à partir de laquelle l’on se sert.

Les germes du tribalisme dans la loi

L’article 246 du Code général des collectivités territoriales décentralisées en examen à l’Assemblée nationale, qui veut que le maire de la Ville soit une personnalité autochtone de la Région de rattachement de la Communauté Urbaine, est dès lors questionnable. Ce d’autant plus que dans la division administrative actuelle, seules 14 villes du pays sont concernées, et dans ces villes aucun peuple ne peut légitimement se revendiquer autochtone, c’est à dire stigmatisé et marginalisé, mis à l’écart dans des prises de décisions, si l’on reste fidèle aux critères des Nations Unis. En plus, d’après la loi fondamentale du Cameroun, « tout homme a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement, sous réserve des prescriptions légales relatives à l’ordre, à la sécurité et à la tranquillité publics.»  En d’autres termes, tout citoyen est libre de s’installer où il veut et s’y sentir chez lui, et surtout d’y bénéficier de tous les droits, y compris celui d’être électeurs et élu. Tout raisonnement qui va à l’encontre de ce principe est anticonstitutionnel et forcément mu par un instinct tribaliste ou de rejet de l’autre.

Le maire de la ville tel que dessiné dans le projet de loi portant Code général des CTD ne tombe pas du ciel, il a tout un chemin tracé par les différentes lois existantes. Le super maire ou le maire des maires comme on l’appelle, doit d’abord être maire d’arrondissement, et avant d’être maire d’arrondissement il doit être Conseiller municipal. Pour l’élection municipale, l’article 175  (1)  du Code électoral dit : « peut être candidat, tout citoyen camerounais sans distinction de sexe, jouissant du droit de vote et régulièrement inscrit sur une liste électorale, âgé de vingt-trois (23) ans révolus à la date du scrutin, sachant lire et écrire le français ou l’anglais, et justifiant d’une résidence effective d’au moins six (6) mois sur le territoire de la commune concernée. »

Une fois qu’un candidat a rempli ces conditions et est élu maire d’une commune d’arrondissement, pourquoi un autre critère viendrait s’ajouter au moment d’être candidat au poste de maire de la ville ? C’est serait comme si au niveau de l’arrondissement même, après être passé conseiller municipal, d’autres critères sont imposés pour être candidat à la fonction de maire et adjoint au maire. Il serait dans ce cas plus logique de revoir le texte qui régit l’élection des conseillers municipaux, et indiquer que dès le départ, même pour être candidat dans un Conseil municipal il faut être autochtone, puisque tout conseiller municipal est un potentiel maire et potentiel super maire.

Contradiction des lois

L’introduction de la notion d’autochtone dans le projet de loi en question est par ailleurs en contradiction avec la loi sur le tribalisme, adopté le 29 novembre 2019 par l’Assemblée nationale. Cette loi portait sur les amendements de l’article 241 du Code pénal camerounais et vise à mettre un terme au repli identitaire. Cet amendement intègre ainsi l’outrage à la tribu, c’est-à-dire, toute tendance ou expressions qui visent à dénigrer ou à rejeter certaines composantes socioculturelles sur la base de leur appartenance à telle ou telle tribu. D’après un compte rendu du média d’Etat la Crtv sur son site internet, face aux députés, Laurent Esso le ministre de la Justice Garde des Sceaux, dans sa défense de cette loi, a souligné que la montée du tribalisme dans l’espace public, surtout au niveau des réseaux sociaux, pourrait compromettre la sécurité, la cohésion sociale et le vivre-ensemble : « Nous utilisons des mots qui vont au-delà de notre propre entendement pouvant heurter certains esprits sensibles. Ils constituent des troubles à l’ordre public », avait-t-il soutenu.

Cette loi a été adoptée  dans un contexte où le gouvernement dit mener une campagne contre les discours haineux et le tribalisme, mais la présence dans le projet de loi portant code général des collectivités territoriales décentralisées des termes qui incitent au rejet, vient diluer cette intention. Il reste à espérer que les députés, pour une fois, comprendront les enjeux du vivre ensemble et extirperont de cette loi toutes les germes de la division, car au final, qu’un maire de la ville vienne de Mars ou de Venus, l’important pour les citoyens de cette ville c’est qu’il leur assure une gestion saine qui garantisse des conditions optimales de vie avec l’accès à l’eau potable, électricité, soin de santé, route et environnement sain. C’est une question de compétence, et la compétence n’est l’apanage d’aucune ethnie, pour autant que la construction de la nation reste la préoccupation essentielle des gouvernants

Roland TSAPI

 

 

 

 

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